vendredi 12 décembre 2008

Amon Tobin - Foley Room / Ninja Tune

















« Ce mec-là, c'est le patron! »: voici la phrase qui résonne à mes oreilles en cette belle soirée du 15 juillet 2007 à Dour, Belgique Libre. Le patron, dixit un de mes compagnons de voyage, c'est Amon Tobin, qui vient de commencer depuis quelques minutes un set endiablé, pour clôturer dignement cette 19ème édition du festival de Dour. Il est le dernier et le seul à jouer à ce moment-là. Il y a du monde sur la scène principale, un public avide de danser surtout. Et le « Boss » ne les déçoit pas, envoie du lourd avec classe pour une prestation live qui restera pour moi une des meilleures jamais vues.
Pourquoi c'est le patron? Parce que c'est le plus fort et le plus intelligent. Parce qu'il sait tout faire: vous enchanter ou vous déchaîner, vous figer comme de la glace, l'oeil rond et l'oreille à l'affût, ou enflammer vos mollets, la gueule ouverte, criant et sifflant comme un démon. Parce que c'est un artiste profondément immergé dans son univers, loin du show-buisness, des clips racoleurs et des rythmiques faciles. L'anti-pouetpouet par excellence, le hitman de la musique électro.
S'il est une référence, aucun de ses albums ne sera pour moi un disque de chevet. Son penchant très prononcé pour le jazz ne me plaisait pas toujours, tout d'abord... et puis il lui manquait quelque chose d'attachant, au-delà du respect qu'il imposait par sa démarche d'explorateur, sa réputation de génie ascète, un peu « lointain » même, tant il a été d'avant-garde des années durant en tant que pilier de Ninja Tune; créateur d'un monde qui s'est affranchi de lui tout en s'écrasant toujours sur son passage, attentif à chacune de ses sorties, à l'instar d'un DJ Krush.
C'est alors qu'au fin fond du laboratoire qui lui sert de cerveau germe Foley Room. Le brésilien en a assez des samples, il s'attaque à la musique concrète, celle de Pierre Schaeffer et de Pierre Henry, deux vénérables savants fous qui ont compris avant tout le monde que bruit et musique sont une seule et même chose. Amon Tobin part donc, son magnéto sous le bras, enregistrer la matière première de son prochain essai dans des zoos, des chaînes de fabrication de disques compacts, des stations satellite, le long des voies ferrées, au milieu des fourmis (à voir dans le court docu fourni avec le disque)... et dans une « foley room », cette pièce où sont enregistrés les bruitages pour le cinéma et le jeu vidéo. En ressort une symphonie. C'est ça le génie: transformer une masse informe en diamant taillé. Une oeuvre singulière, belle, poétique, parfois barbare, toujours claustrophobe, impensable à écouter par une après-midi ensoleillée. A vrai dire, l'album lui-même est une pièce, ou un complexe de pièces, à explorer.
Chaque recoin de cette Foley Room, chaque piste de cet album est une facette du joyau. Une autopsie approfondie s'impose donc pour décortiquer ce qui fut pour votre serviteur une quasi-révélation, découverte un peu sur le tard (l'album date de 2007), mais qui a ancré définitivement Amon Tobin dans mon moi musical...

« C'est pas de la musique ce que t'écoutes, c'est du bruit!
- Hell yeah. »





Bloodstone

Les frémissements du Kronos Quartet nous accueillent, instaurant d'emblée une atmosphère éthérée, un peu triste et inquiétante, empreinte d'une certaine tension primale au fur et à mesure que les secondes passent, donnant le sentiment qu'une explosion soudaine pourrait vous aspirer à tout moment vers un chaos inconnu. Mais cordes et claviers tiennent le rythme, s'étirant longuement, glissant comme du mercure, pour accumuler bientôt une foule de sons qui viennent s'empiler, se succédant sur le devant de la scène, défilant devant nous en un sabbat au ralenti, pour finir par se retirer doucement dans l'obscurité, nous laissant inquiets et un peu tendus.


Esther's

Tandis que s'égrènent à nouveau quelques notes enchanteresses, il semble que des nuées de rutilants coléoptères mécaniques passent au dessus de notre tête, nous frôlant parfois dans un bourdonnement. Puis les bruits des automates ne font plus qu'un, s'assemblant en un rugissant moteur, marquant le départ en trombe de martèlements sortant tout droit d'une espèce de manufacture tribale. Un ride nocturne et bestial au milieu d'une mégalopole souillée, à la Akira. Notre puissante monture finira par passer son chemin, mutant, hésitant entre la forme massive du terrible engin et la multitude des artefacts insectoïdes.


Keep Your Distance


On dirait une antichambre souterraine en forme de couloir, on l'on avance à contrecœur, secoué par d'ancestraux instruments primitifs, des mélodies faites des cliquètements de breloques rituelles (d'ossements?), accompagnés, comme un pressentiment inquiétant, par les lancinants accords du Kronos Quartet. La descente s'accélère, par étapes, la pente devient plus abrupte, et lorsque l'on s'attend à la chute, et pourquoi pas à tomber nez-à-nez sur je ne sais quel spectacle grotesque et endiablé, le tempo se stabilise, contient son agressivité, et on entrevoit soudain une lueur bleutée et accueillante, nous attirant une nouvelle fois vers une source de chaleur digitale, rassurante pour le moment, mais toujours nimbée de mystère.


The Killers's Vanilla


Nous voici donc dans un espace moins inquiétant mais tout aussi exigu, plus proche des coursives d'un Nautilus bercé par les notes mélancoliques du capitaine Nemo. Les violons étirent toujours l'espace et le temps, conviant des sonorités étranges et électroniques... peut-être les bruits de la machinerie qui nous transporte. Une fois n'est pas coutume, nous sommes emportés par l'accélération intempestive d'une batterie azimutée, désireuse de se défouler, nous bousculant pour nous faire partager sa rage. Le morceau échoue encore dans la folie, trop étroit pour contenir toute les émotions qu'il tente de véhiculer. Lentement, les machines s'arrêtent et meurent...


Kitchen Sink


Les quelques lumières faiblardes autour de nous ont rendu l'âme; on se déplace maintenant dans une tuyauterie humide et oppressante. Notre périple est jalonné de glouglous, de claquements de vieilles conduites, de sons indéfinissables dont on perçoit l'écho. Les bruits de fond prennent de l'ampleur au fil de notre avancée: grincements alarmants, fulgurances électro-magnétiques presque anachroniques. Prennant de l'ampleur, gonflant peu à peu, on attend l'explosion, mais nous aboutissons encore une fois sur une autre partie de notre périple claustrophobe, sans que celle-ci aie livré tous ses secrets...


Horsefish

Une cascade étincelante de harpes dégringole sur nos épaules, comme si nous passions l'entrée d'un passage secret sur une île mystérieuse. Le débit s'accélère, puis meurt presque, pour repartir de plus belle, se précipite, hésite... on perçoit des fragments de ce qui semble être une voix humaine, asexuée et soupirante, ainsi que d'imperceptibles chants d'oiseaux... dont certains sont probablement des modèles synthétiques. Quelques distraites notes de guitare nous rejoignent. Et plus nous avançons, plus le paysage s 'enrichit de nouveaux éléments. C'est ainsi que notre progression en ces mondes étranges est récompensée; on dirait qu'une armée de jouets défile sous nos pieds, comme dans l'Histoire sans Fin II.
Ce nouveau boyau que nous parcourons est un peu plus lumineux que les autres. Mais les ondes qu'il émane, ainsi que les soupirs qui parviennent parfois à nos oreilles, l'empêche définitivement d'être rassurant...



Foley Room


On pousse une porte métallique, faisant quelques pas dans l'obscurité avant de trébucher sur les premiers gadgets qui s'entassent partout dans la pièce. Chaque son apparaît comme démultiplié, rebondissant sur des parois invisibles... la troupe de jouets dont on percevait l'écho sous la cascade nous encercle rapidement; on est assailli de toutes parts par les sons menaçants de ces machines de guerre lilliputiennes. C'est l'hallali, on est vite débordé. On s'affale alors sur une lourde porte en espérant s'échapper, mais on subit une deuxième vague avant de distinguer la lueur d'une sortie. Encore poursuivis par quelques machines volantes, agitant les bras frénétiquement, tel King Kong au sommet de l'Empire State Building, on s'échappe enfin de cette cacophonie.


Big Furry Head


C'est bien à l'air libre que l'on débouche! Heureux, on avale goulûment sa première bouffée d'air frais. Mais on sent tout de suite le goût cendre et l'odeur de soufre. Le panorama est désolé, stérile. On perçoit les ondes qui balayent le décor, faisant office de bourrasques. Nous nous mettons difficilement en branle au cœur du désert. Le rythme est pesant, la traversée émaillée de bruits étranges provenant de directions indéfinissables. Rugissements, grincements, claquements, et encore une fois cette harpe au dessus de nous, laissant choir ses notes qui se tordent en touchant le sol, déclenchant des réactions électro-mécaniques du sol lui-même. On s'enfonce dans le brouillard, finissant par nous complaire dans la mélancolie de ces marécages.


Ever Falling


Cette contrée-ci, si elle dégage la même foideur, nous touche par une certaine majesté. De nobles chants se font entendre au loin, accompagnant le battage perpétuel des pièces métalliques et des cliquètements qui agitent la flore environnante. Une douce mélodie finit par dominer crissements et gargouillis, suscitant l'espoir d'une intelligence humaine à proximité, d'une certaine douceur au milieu de ces terres sauvages et biomécaniques.


Always


Des traces de civilisation, de présences, d'architecture apparaissent à nouveau. Une guillerette harmonie annonce notre entrée, très vite rythmée par l'agitation de la ville, d'une foule hétéroclite faite d'hères fantomatiques dont on perçoit le murmure environnant. Des guitares se font entendre le long des trottoirs, d'aucuns frappant sur ce qu'ils trouvent dans la rue pour faire office de percussions. Un violoncelle nous surprend par sa grandeur d'âme, accompagnant un chœur angélique; ils se mêleront rapidement au brouhaha ambiant, formant un orchestre dépenaillé mais efficace.


Straight Psyche


On se détend un peu: on est toujours vivant et on est pas devenu cinglé. Bercés par des accords paisibles, on observe les curieux matériaux aux couleurs changeantes qui forment les bâtiments et la flore rouillée qui parvient çà et là à percer qui se font moins menaçants, moins envahissants. Une pluie très fine, cristalline, sentant l'éther, commence à tomber sur nos épaules, clairsemant les rues pour un instant. On descend les marches de ce qui ressemble à une galerie peu fréquentée, passant devant des échoppes proposant divers assortiments de babioles craquant, grésillant et ronflant à notre approche.
Fascination pour l'atmosphère presque mystique du lieu, et pour le calme qui règne dans ce souk aux passants et commerçants très flegmatiques.
Nous rejoignons doucement la surface, gravissant une pente douce où l'on peut à nouveau percevoir quelques-unes des minuscules et bruyantes entités qui semblent être les premiers occupants de ce monde. Les quelques formes humaines, silencieuses et ternes, ressemblent davantage à des âmes en peine hypnotisées et fascinées par la fanfare perpétuelle de ces êtres avec qui ils cohabitent.


At the End of the Day


Le faible soleil qui distillait la seule lumière naturelle environnante se couche doucement. J'ai déjà quitté la ville pour assister au spectacle, car la grandiose symphonie de pianos et de cordes invisibles qui ici remplace le vent s'est levée pour l'occasion. S'imbriquant avec les glissements métalliques balayant le pays, elle nous offre un dernier hymne plein de beauté et de fatalité, toujours saturé de digitale: à l'image de notre périple. Une envolée étourdissante convie chaque voix en un émouvant maelström, pour s'évanouir enfin en un adieu, nous laissant vidé et désenchanté, prêt sans doute à devenir citoyen du peuple gris vivant au cœur de ce formidable et éternel bastringue.




















Site web d'Amon Tobin

jeudi 27 novembre 2008

Jean Grae & Blue Sky Black Death - The Evil Jeanius / Babygrande
















Après un superbe « Late Night Cinema », les producteurs de Blue Sky Black Death quittent leur bulle cinématographique pour revenir sur l'asphalte froid de la rue, accompagner les déambulations métaphysiques d'une des meilleures « femcees » du moment, une vraie witch parmi les bitches: l'impitoyable Jean Grae. Maniant l'Uzi qui lui sert de flow avec grâce et dextérité, elle se situe à mille lieues de ses prétendues collègues en mini-short, partageant la place forte du hip hop féminin pur et dur avec quelques compagnes d'armes telles que Stacy Epps ou Invincible... Remarquée surtout aux côtés de The Herbaliser ou 9th Wonder, la New Yorkaise plonge du côté obscur en compagnie des Siths du hip hop, rois maudits régnant sur des plaines arides faites de mélodies et de samples crépusculaires, seigneurs de guerre aussi, lançant leurs beats acérés comme autant d'expéditions punitives, soutenus bien souvent par une cohorte de claviers ombrageux et offensifs qui sont en partie leur marque de fabrique.
Une association heureuse que celle de ces trois écorchés vifs; l'union rêvée, presque. En voyant leurs noms associés sur la cover de l'album, je me suis dis: bon sang, mais c'est bien sûr. Je n'ai d'ailleurs pas bien compris les réactions étonnées à l'annonce de la sortie: Grae est une prédicatrice prédatrice, BSBD des artisans des ambiances deep et apocalyptiques. What else? Leurs styles se combinent à merveille, Jean Grae se frayant un passage au milieu de sonorités lourdes et vengeresses (le fer de lance « Shadows Forever » qui vous casse le museau), aussi bien que sur des morceaux plus mélancoliques, parfois déchirants, comme sur « Threats », ou Chen Lo l'accompagne de ses complaintes parsemées de claps et de choeurs bluesy poisseux et enivrants. D'autres tracks dévoilent sa sensualité et sa douceur, elle qui est plus connue pour ses assauts féroces. A l'image du personnage des X-Men auquel elle emprunte son nom, Jean Grae alterne avec talent gant de velours et main de fer, comme lorsqu'elle fait parler la poudre sur le très hip-hop « Even on your best day », après nous avoir fait rêver avec l'apaisant « Away with me ».
Sur « The Evil Jeanius » comme ailleurs, BSBD démontre qu'ils ont parfaitement compris l'importance d'être constant, comme dirait mon pote Oscar. Ce nouveau chapitre de leur saga est d'une régularité diabolique, voguant du très bon à l'excellent de bout en bout, envahi de ténèbres glacés ou incandescents. Et n'oubliez pas: un album, ça s'écoute d'une traite, bordel! J'en démordrais jamais. Surtout que celui-ci est un peu court...
S'associer à une MC était une première pour BSBD, et le miracle s'accomplit à nouveau: l'harmonie tombe sur nos petites gueules comme une chape de plomb bénie, Jean Grae nous ensorcèle, les instrus transcendent nos oreilles affamées, tantôt en un fracas guerrier, tantôt en une mélopée poignante, traversant des phases d'accalmie, mais n'atteignant jamais une quelconque sérénité... car l'orage plane toujours au-dessus de nos têtes...

Myspace de Jean Grae

Myspace de Blue Sky Black Death

jeudi 13 novembre 2008

Yokohama Zen Rock / Jarring Effects
















Le parcours du label lyonnais Jarring Effects est véritablement jouissif à suivre pour tout auditeur assoiffé d’éclectisme et d’expérimentations sonores. Après avoir été LE label de la musique dub en France, Jarring Effects s’éloigne de plus en plus de ses roots. Mais l’exotisme est toujours de mise dans la plupart de ses sorties… et ce premier album de l’atypique formation Yokohama Zen Rock en est l’illustration parfaite.
Leur musique est composée de judicieux délires hétéroclites, à fort penchant électro-rock, alliant rock’n’roll et lyrisme au fracas discret des machines, alternant folie douce et démence pure, s’abreuvant d’une énergie tantôt furieuse et grandiloquente, tantôt profonde et enivrante. Avouons-le, le génie vocal de Yôkô Higashi, ange schizo balançant entre ordre et chaos, est l’atout majeur de YZR : glissant avec aisance lorsqu’on ne lui fournit en pâture que quelques accords, pulsant la fois suivante comme celle d’une rock star sur des riffs endiablés, puis se décomposant sur des rythmiques brisées par les mains expertes de Spagg, l’homme-machine du Peuple de l’Herbe. Sa voix claire, son chant en japonais, apaisé ou torturé, toujours poétique, accrochent et fascinent. Cette artiste multiple rompue au chant traditionnel, au théâtre Nô et à la danse Butô, est aussi à l’aise dans un registre folklorique que punk, et est capable à tout moment de virer dans l’expérimental illuminé. Elle imprègne ainsi chaque morceau de son charme étrange.
Mais loin de n’exister qu’à travers une belle voix et des lyrics dépaysants, le groupe coordonne habilement ses talents pour donner aux divers paysages traversés le plus de relief possible. La guitare omniprésente et protéiforme de Takeshi Yoshimura accompagne admirablement Yôkô, tandis que Spagg parasite subtilement et efficacement l’ensemble : le long de belles et puissantes plages aux brumes narcotiques nimbées d’une électro métallique par exemple, semblables à un enregistrement digital esquinté d’une mer démontée (« Rosoku », « GNP »), mais aussi lors de passages plus tubesques (le punk-rock endiablé de « Kill me » ou le rêveur « Miminari »), d’escapades bushido-bucoliques mutantes mais harmonieuses (« Plongée », « Futten »)… les forces de chacun fusionnant définitivement sur « Kome, éloge de la fuite », et « Yokohamashika », qui prouvent en quelques minutes bien remplies que l’alliage entre chant traditionnel nippon, guitares saturées et électro grouillante est à même de trancher avec succès dans le gras des protocoles rassurants mais sans saveur que d’aucuns se complaisent à ingurgiter béatement. Le premier album de Yokohama Zen Rock n’est pas un chef d’œuvre, juste un objet obscur qui illumine un peu de sa fraîcheur et de sa vitalité la morne plaine hypertrophiée de l’industrie discographique.

Myspace de Yokohama Zen Rock

dimanche 5 octobre 2008

Sur la route de Jack Kerouac




















S'attaquer à un monument tel que le livre-clé de Jack Kerouac n'est pas sans m'intimider, moi, petit cafard bloggeur. J'ai toujours du mal à mettre des mots sur ce que j'ai ressenti à la lecture de « Sur la route ». Donc désolé si tout ceci n'est pas très clair. Mais il faut dire que ce roman est si viscéral, si émotionnel, que c'est presque un sacrilège de tenter d'intellectualiser quoi que ce soit. Ecrit en 3 semaines sur un rouleau de papier de 36m, il fut remanié plusieurs fois par l’auteur avant d’être accepté par un éditeur… heureusement, la puissance naturelle du récit, sa spontanéité, y a survécu.
« Sur la route » est un véritable concentré de liberté, une bonne dose de rêve américain dans ce qu'il a de plus grandiose et de plus pur. Une ode à l’aventure, à la route, au long de laquelle nous suivons une bande de jeunes chiens fous lancés comme des dératés aux quatre coins des Etats-Unis, sur ce chemin sans fin offrant des possibilités infinies. Véritablement frénétiques, il leur arrivera bien souvent de déconnecter totalement avec la réalité, de s'oublier et d’oublier où ils se trouvent au cours de ces voyages initiatiques. Nous-mêmes, à la fin de l’ouvrage, avons bien du mal à nous remémorer qui, quand, où. On partage la lassitude des trajets, les gueules de bois, les visages et les noms qui se mélangent. Le narrateur épuisé traversant plusieurs fois les mêmes lieux à des époques différentes, enchaînant fête sur fête et galère sur galère de la Côte Ouest à la Côte Est, on pourra l'excuser de parfois perdre le fil ou de radoter un peu. Mais ces jeunes gens, sortis tout juste des affres de la Seconde Guerre Mondiale, savent vivre l'instant présent, sans aucun doute. Et nous en faire profiter : c’est tout ce qui compte. L’intrigue ? Presque inexistante ici ; rien d’autre qu’un fil conducteur commode, accessoire, sacro-saint malgré tout pour certains lecteurs (ou spectateurs, au cinéma) qui ne savent pas voir plus loin que le bout de leur museau, pour qui un bon film/roman, c’est un bon scénario, une bonne histoire, avec un twist qui tue, plein de rebondissements, de tiroirs magiques remplis de lapins blancs devant lesquels on s’extasie.
Bref. Revenons plutôt à nos moutons, qui sont loin de suivre le troupeau.
Salvatore Paradise est un jeune intellectuel en quête de « visions », qui cède à l'appel de la route après un trip en stop jusqu'à Denver où il se lie d'amitiés avec d'étranges voyageurs, fuyards mystérieux, clochards célestes ou jeunes fêtards paumés comme lui. Mais c'est la rencontre avec Dean Moriarty, l'allumé, le baratineur, le « truqueur », en fait un gamin hypersensible, capable d'en arriver à des extrémités catastrophiques (comme l'amputation d'un doigt) pour ne pas perdre une miette d'un road-trip échevelé. Dans une totale frénésie, les fêtes, les amis, les filles, les verres et les concerts de be-bop s'enchaînent, finissant par se confondre pour, à la fin du roman, s'épanouir en une escapade finale en dehors du pays, aux frontières de l'expérience mystique. Kerouac démontre tout son talent, car bien loin d'être répétitifs, les roads-trips géants de ses personnages, largement autobiographiques, suscitent toujours la même fascination. Point de considérations politiques ici, puisque nos aventuriers s'en balancent complètement. Point d'allusions à la guerre tout juste achevée, à part cette laconique phrase de Sal: « on a parlé de la guerre, des moments où ça avait bardé ». C'est tout.
C'est qu'ils ont bien d'autres choses à faire; il leur arrive très souvent de discuter jusqu'à l'aube, comme s'ils voulaient profiter de ces instants qu'ils ont cru à certains moments ne plus jamais avoir l'occasion de vivre. Se gavant d'humanité, arrivant parfois à des états de dénuement extrême, d'épuisement dus à l'adrénaline, à l'alcool ou au thé, comme ils disent, ces jeunes très innocents forment des communautés, trouvant partout dans le pays des comparses aimant la musique jazz, la fête, le squat de maisons bourgeoises et l'amour libre: ce sont les beatniks, précurseurs des hippies sans l'esthétique bariolée, une sorte de nouvelle race de clochards à fleur de peau et de vagabonds érudits aux aspects et aux caractères divers, loin d'un certain conformisme esthétique et culturel dont furent rapidement victimes les hippies, de par leur engagement politique marqué notamment. Le contexte d'immédiate après-guerre était plus propice à profiter d'une liberté retrouvée, d'une peur enfin envolée, alors que les années 60 ont finalement débouché sur un lot d'immondices politiciennes, tronquant rapidement l'innocence et l'insouciance des précurseurs beatniks, pour finalement transformer l'éphémère pinacle du Power Flower en saloperies consuméristes, en extrémisme politique, en bêtise pure et simple due à l'argent, l'abus de drogues, et surtout à une innocence belle et bien perdue.
Ce livre est donc le chaînon indispensable entre deux périodes troublées, un beau Rêve Américain qu'on se surprend à admirer béatement, le cliché d'une époque brève et superbe laissant entrevoir toute la beauté intrinsèque de ce peuple, de sa culture et de ses sauvages territoires... et donc l'étendue de sa corruption, d'un immense gâchis, 60 années plus tard.
Un roman physiquement épuisant ; intellectuellement reposant mais nerveusement et émotionnellement presque insoutenable.


L'hommage du Monde: le road-trip en blog et en photos

Le trajet américain, commentaires et extraits à l'appui

lundi 29 septembre 2008

Shhh! - Flying Lotus / White Label
















Encore une friandise tombée du ciel, cet EP de Flying Lotus, mon nouveau maître à penser... dire que ce mec est plus jeune que moi et qu'il a déjà tout compris à la musique de demain... c'est à la fois déprimant et salvateur.
Si l'on a parcouru Los Angeles pendant des heures, tous feux éteints, les synapses en éveil et le sourire béat, il va falloir ici prendre sur soi et aborder « Shhh! » pour ce qu'il est: une sympathique brochette de remixes, un joli bonus (limité à 500 exemplaires!), une escale en pleine nuit capable de nous offrir quelques instants de grâce.
Car « Shhh! » est très fun et plutôt ludique: les deux premières pistes, d'un style vraiment froid et urbain, la tête plus proche du bitume que des étoiles, reprennent « Stunts » de Mr Oizo, et « Lightworks » de J Dilla. LE morceau d'anthologie de cette galette ouvre la voie: il s'agit donc du mutant « $tunt$ ». Il suffit d'entendre une seule fois ce rouleau compresseur pour céder immédiatement à un headbanging absolument incontrôlable. Jouissif. La pauvre voix angélique du début de « LTWXRMX », quant à elle, est rapidement ensevelie sous le vinyle crissant et un rap affûté sorti tout droit des bas-fonds.
« R2D2 » est un petit bidule électro-geek sympa qui donne le mic au droïde de Star Wars, ponctuant de ses bleeps joyeux un remix cool et nonchalant du soldat RJD2, mort au champ d'honneur. Suivra Lord Quas, issu du « Shadows of Tomorrow » de Madvillain. Rien de transcendant, même si la dernière partie du remix relève davantage le niveau. On perçoit toujours aussi bien les volutes de fumée bleue au milieu des poussières d'étoiles, en tout cas.
Passons sur « Shhh! », instrumental de la piste précédente, pour parler de « Promiscuous », remix sur le pied de guerre sentant l'urgence et la tension, tranchant plutôt avec le reste du disque. Les habituelles boucles hypnotiques fascinent toujours autant, mais prennent une teinte plus inquiétante, moins psyché que ce à quoi nous avait habitué Steve Ellison. « Promiscuous » transforme le duo de la belle Nelly Furtado et du gros pataud Timbaland en friche apocalyptique qui m'a un peu rappelé le « Holocaust » de Blue Sky Black Death.
Même si ce « Shhh! » n'est pas essentiel, il est toujours bon de se repaître du mojo de Flying Lotus, surtout lorsqu'on a l'occasion de le voir retravailler un matériau déjà existant. Ce type tient quelque chose, et il nous en donne un peu ici. Abreuvons-nous de sa créativité, profitons de ce sang neuf... en espérant que la source ne tarisse pas de sitôt.

Myspace de Flying Lotus

mercredi 24 septembre 2008

The Killer Robots EP / Obey records
















Qui n’a jamais rêvé d’accueillir chez soi une bande d’activistes en descente de LSD, puant l'essence, bruyants et sales ? N’attendez plus, The Killer Robots est un de ces adorables groupuscules obscurs qui animera vos surboums ambiance « Fear and Loathing », en faisant parler les poudres pour vous laisser ensuite entre extase et trouille bleue, désorientés, errant dans les rues, les oreilles encore emplies de ce souffle hallucinatoire.
Loin des troupes régulières qui écrasent toutes ces conneries abstraites sans queue ni tête que l’on adore, ils se partagent en clandé le travail de sape sur cette petite bombe d’EP : d’un côté, l’abstract hip-hop poisseux de The Gaslamp Killer, qui se mâtine toujours volontiers de mélodies orientales insondables, profondément opiumisées, vrillées comme les neurones d’Abdul Al-Hazred. Une bonne couche de rock venimeux tout aussi psyché par dessus ça, et on obtient une jolie substance brunâtre entre le C4 et le pavot.
A ses côtés, Free The Robots, un believer qui rêve de voir vos villes écrasées par des robots géants, vos immeubles carbonisés par des soucoupes volantes. Si The GK est l’artificier, Free The Robots est l’électricien de la bande. Son « Clocks and Daggers » ouvre le feu, se posant en une introduction allumée digne de Mars Attacks, tandis que « The Bearded Lady Theme » nous catapulte en pleine BO de cartoon surexcité et bordélique jouée par un groupe de be-bop.
Revendiqué par l’intermédiaire de Shepard Fairey aka Obey, hôte des terroristes sus-cités et auteur d’une très belle propagande graphique, The Killer Robots EP est un beau cocktail Molotov au pétrole brut à balancer sur les façades du conformisme musical, un beau pavé noir en forme de disque pour fracasser les vitrines des colleurs d’étiquettes.

Myspace de Gaslamp Killer
Myspace de Free The Robots

mercredi 17 septembre 2008

There Will Be Blood de Paul Thomas Anderson
























« J’ai terminé ! »: coup de tonnerre au milieu d’un plan final kubrickien en diable. Ces paroles sortent de la bouche de Daniel Plainview (Daniel Day Lewis), respectable prospecteur en pétrole. Mais c’est aussi Paul Thomas Anderson qui parle à travers lui. La fresque est bouclée, et il peut être fier du résultat. Le génie et la beauté de ce film, mécanique majestueuse et bien huilée comme un derrick, ne sont pas dûs au hasard. En confiant la clé de voûte du métrage à Daniel Day Lewis (le géant Atlas qui porte Gangs of New York sur ses épaules), le résultat était en partie assuré. N’enlevons rien cependant au mérite des autres protagonistes de There Will Be Blood. Orchestré de main de maître, passionnant de bout en bout, mené par d’ excellents acteurs, il a tout du grand film populaire. Mais il ne peut être rangé dans cette catégorie: trop de noirceur, trop de folie et de rage jetés à la face d’un spectateur à qui on n'offre véritablement ni spectacle, ni réflexion intense. Non, on se contente de lui balancer en pleine tête, et de toutes ses forces, une histoire. Une histoire simple en fait, mais d’une réalité puissante, ressemblant à une chute, dont la dramatique inéluctabilité est déjà contenue dans le titre.


Daniel Plainview est chercheur d’or, jusqu’à ce qu’il découvre par hasard un gisement de pétrole à quelques mètres de profondeur. Débute alors pour lui une carrière de prospecteur. Aux côtés du fils, H.W Plainview (Dillon Freasier), il arpente les Etats pétrolifères pour acheter des terrains à bas prix, et en faire de juteux investissements. Il va croiser le chemin d’Eli Sunday (Paul Dano, déjà génial dans Little Miss Sunshine), charismatique prédicateur de Little Boston, où se trouve un gisement exceptionnel.


Commence alors une confrontation entre deux hommes de pouvoir et de manipulation. L’un est un illuminé, l’autre un homme d’affaires sans merci. Deux personnages qui semblent ambivalents : Plainview déteste la religion, Sunday ne semble intéressé que par son église et se méfie du monde des affaires. Mais pétrole et religion auront pour point commun de devenir les deux ingrédients explosifs qui feront éclater peu à peu toutes ces valeurs humaines ayant cours dont les endroits ordinaires du reste du monde. Car nous sommes en Californie, au cœur d’étendues sauvages arpentées par des hommes qui ont dû devenir aussi sauvages qu'elles pour les dompter. Une partie de l‘histoire de l’Amérique, et toute sa substance peut être, sont concentrées dans ces 2h30 de drame humain, comme une leçon d’histoire à l’adresse des générations présentes. Parce que l’esprit pionnier américain a conditionné une culture de la conquête, de la force, du pouvoir. Parce que pétrole et religion sont aujourd’hui encore, et plus que jamais, les deux fers de lance d’une civilisation de conquérants et d’hommes rudes qui ont fini par perdre leur âme à force de rechercher le contrôle. Jusqu’à ce que le sang coule, inévitablement. La tension monte peu à peu, et la sérénité du début laisse peu à peu place à l’hystérie et à la violence. Pas une violence éclatante, une violence larvée qui ne se manifestera que par des fulgurances aussi puissantes que brèves.


Paul Thomas Anderson signe une mise en scène vraiment magistrale, ménageant un cadre idéal à son récit, où l’on a sans cesse le souffle court; malgré tout, le film semble prendre tout son temps. On est accroché dès les premières images, alors que les premières paroles interviennent de longues minutes après le début du film. L’Ouest est admirablement filmé, comme dans No Country for Old Men des frères Coen. On ne peut raisonnablement pas faire un film dans ces régions si on ne sait pas les sublimer, capter l’atmosphère qu’elles instaurent, voire en faire un personnage à part entière. Les personnages, c’est souvent ce qui fait une bonne histoire. Et ici, ils sont tous excellents. Si l’incroyable performance de Daniel Day Lewis est incontestable, celle de Paul Dano est tout aussi bluffante, de même que le jeu quasi-muet du jeune Dillon Freasier.


Voici donc un film 100% américain, un film de l’Ouest, un film de violence physique, psychologique, de beauté sauvage (les scènes d’extraction notamment, grandioses et pleines de tension), de corruption, de cynisme (souvent réjouissant d’ailleurs, constituant souvent le pivot d’un certain humour). Mais point de jugement dans There Will Be Blood. Juste une histoire d’hommes ; c’est d’ailleurs un film très masculin, des acteurs au traitement des thèmes abordés, jusque dans la réalisation. Morale et rédemption sont bien présentes en arrière-plan, mais elles ont bien du mal à déployer leurs ailes majestueuses, engluées qu’elles sont par l’or noir. Nous-mêmes avons bien du mal à juger Daniel Plainview et Eli Sunday, tant le doute plane sur leur nature véritable. Une seule chose est sûre : sur ces terres, les hommes comme les dieux sont bien peu de choses.