jeudi 13 novembre 2008

Yokohama Zen Rock / Jarring Effects
















Le parcours du label lyonnais Jarring Effects est véritablement jouissif à suivre pour tout auditeur assoiffé d’éclectisme et d’expérimentations sonores. Après avoir été LE label de la musique dub en France, Jarring Effects s’éloigne de plus en plus de ses roots. Mais l’exotisme est toujours de mise dans la plupart de ses sorties… et ce premier album de l’atypique formation Yokohama Zen Rock en est l’illustration parfaite.
Leur musique est composée de judicieux délires hétéroclites, à fort penchant électro-rock, alliant rock’n’roll et lyrisme au fracas discret des machines, alternant folie douce et démence pure, s’abreuvant d’une énergie tantôt furieuse et grandiloquente, tantôt profonde et enivrante. Avouons-le, le génie vocal de Yôkô Higashi, ange schizo balançant entre ordre et chaos, est l’atout majeur de YZR : glissant avec aisance lorsqu’on ne lui fournit en pâture que quelques accords, pulsant la fois suivante comme celle d’une rock star sur des riffs endiablés, puis se décomposant sur des rythmiques brisées par les mains expertes de Spagg, l’homme-machine du Peuple de l’Herbe. Sa voix claire, son chant en japonais, apaisé ou torturé, toujours poétique, accrochent et fascinent. Cette artiste multiple rompue au chant traditionnel, au théâtre Nô et à la danse Butô, est aussi à l’aise dans un registre folklorique que punk, et est capable à tout moment de virer dans l’expérimental illuminé. Elle imprègne ainsi chaque morceau de son charme étrange.
Mais loin de n’exister qu’à travers une belle voix et des lyrics dépaysants, le groupe coordonne habilement ses talents pour donner aux divers paysages traversés le plus de relief possible. La guitare omniprésente et protéiforme de Takeshi Yoshimura accompagne admirablement Yôkô, tandis que Spagg parasite subtilement et efficacement l’ensemble : le long de belles et puissantes plages aux brumes narcotiques nimbées d’une électro métallique par exemple, semblables à un enregistrement digital esquinté d’une mer démontée (« Rosoku », « GNP »), mais aussi lors de passages plus tubesques (le punk-rock endiablé de « Kill me » ou le rêveur « Miminari »), d’escapades bushido-bucoliques mutantes mais harmonieuses (« Plongée », « Futten »)… les forces de chacun fusionnant définitivement sur « Kome, éloge de la fuite », et « Yokohamashika », qui prouvent en quelques minutes bien remplies que l’alliage entre chant traditionnel nippon, guitares saturées et électro grouillante est à même de trancher avec succès dans le gras des protocoles rassurants mais sans saveur que d’aucuns se complaisent à ingurgiter béatement. Le premier album de Yokohama Zen Rock n’est pas un chef d’œuvre, juste un objet obscur qui illumine un peu de sa fraîcheur et de sa vitalité la morne plaine hypertrophiée de l’industrie discographique.

Myspace de Yokohama Zen Rock

dimanche 5 octobre 2008

Sur la route de Jack Kerouac




















S'attaquer à un monument tel que le livre-clé de Jack Kerouac n'est pas sans m'intimider, moi, petit cafard bloggeur. J'ai toujours du mal à mettre des mots sur ce que j'ai ressenti à la lecture de « Sur la route ». Donc désolé si tout ceci n'est pas très clair. Mais il faut dire que ce roman est si viscéral, si émotionnel, que c'est presque un sacrilège de tenter d'intellectualiser quoi que ce soit. Ecrit en 3 semaines sur un rouleau de papier de 36m, il fut remanié plusieurs fois par l’auteur avant d’être accepté par un éditeur… heureusement, la puissance naturelle du récit, sa spontanéité, y a survécu.
« Sur la route » est un véritable concentré de liberté, une bonne dose de rêve américain dans ce qu'il a de plus grandiose et de plus pur. Une ode à l’aventure, à la route, au long de laquelle nous suivons une bande de jeunes chiens fous lancés comme des dératés aux quatre coins des Etats-Unis, sur ce chemin sans fin offrant des possibilités infinies. Véritablement frénétiques, il leur arrivera bien souvent de déconnecter totalement avec la réalité, de s'oublier et d’oublier où ils se trouvent au cours de ces voyages initiatiques. Nous-mêmes, à la fin de l’ouvrage, avons bien du mal à nous remémorer qui, quand, où. On partage la lassitude des trajets, les gueules de bois, les visages et les noms qui se mélangent. Le narrateur épuisé traversant plusieurs fois les mêmes lieux à des époques différentes, enchaînant fête sur fête et galère sur galère de la Côte Ouest à la Côte Est, on pourra l'excuser de parfois perdre le fil ou de radoter un peu. Mais ces jeunes gens, sortis tout juste des affres de la Seconde Guerre Mondiale, savent vivre l'instant présent, sans aucun doute. Et nous en faire profiter : c’est tout ce qui compte. L’intrigue ? Presque inexistante ici ; rien d’autre qu’un fil conducteur commode, accessoire, sacro-saint malgré tout pour certains lecteurs (ou spectateurs, au cinéma) qui ne savent pas voir plus loin que le bout de leur museau, pour qui un bon film/roman, c’est un bon scénario, une bonne histoire, avec un twist qui tue, plein de rebondissements, de tiroirs magiques remplis de lapins blancs devant lesquels on s’extasie.
Bref. Revenons plutôt à nos moutons, qui sont loin de suivre le troupeau.
Salvatore Paradise est un jeune intellectuel en quête de « visions », qui cède à l'appel de la route après un trip en stop jusqu'à Denver où il se lie d'amitiés avec d'étranges voyageurs, fuyards mystérieux, clochards célestes ou jeunes fêtards paumés comme lui. Mais c'est la rencontre avec Dean Moriarty, l'allumé, le baratineur, le « truqueur », en fait un gamin hypersensible, capable d'en arriver à des extrémités catastrophiques (comme l'amputation d'un doigt) pour ne pas perdre une miette d'un road-trip échevelé. Dans une totale frénésie, les fêtes, les amis, les filles, les verres et les concerts de be-bop s'enchaînent, finissant par se confondre pour, à la fin du roman, s'épanouir en une escapade finale en dehors du pays, aux frontières de l'expérience mystique. Kerouac démontre tout son talent, car bien loin d'être répétitifs, les roads-trips géants de ses personnages, largement autobiographiques, suscitent toujours la même fascination. Point de considérations politiques ici, puisque nos aventuriers s'en balancent complètement. Point d'allusions à la guerre tout juste achevée, à part cette laconique phrase de Sal: « on a parlé de la guerre, des moments où ça avait bardé ». C'est tout.
C'est qu'ils ont bien d'autres choses à faire; il leur arrive très souvent de discuter jusqu'à l'aube, comme s'ils voulaient profiter de ces instants qu'ils ont cru à certains moments ne plus jamais avoir l'occasion de vivre. Se gavant d'humanité, arrivant parfois à des états de dénuement extrême, d'épuisement dus à l'adrénaline, à l'alcool ou au thé, comme ils disent, ces jeunes très innocents forment des communautés, trouvant partout dans le pays des comparses aimant la musique jazz, la fête, le squat de maisons bourgeoises et l'amour libre: ce sont les beatniks, précurseurs des hippies sans l'esthétique bariolée, une sorte de nouvelle race de clochards à fleur de peau et de vagabonds érudits aux aspects et aux caractères divers, loin d'un certain conformisme esthétique et culturel dont furent rapidement victimes les hippies, de par leur engagement politique marqué notamment. Le contexte d'immédiate après-guerre était plus propice à profiter d'une liberté retrouvée, d'une peur enfin envolée, alors que les années 60 ont finalement débouché sur un lot d'immondices politiciennes, tronquant rapidement l'innocence et l'insouciance des précurseurs beatniks, pour finalement transformer l'éphémère pinacle du Power Flower en saloperies consuméristes, en extrémisme politique, en bêtise pure et simple due à l'argent, l'abus de drogues, et surtout à une innocence belle et bien perdue.
Ce livre est donc le chaînon indispensable entre deux périodes troublées, un beau Rêve Américain qu'on se surprend à admirer béatement, le cliché d'une époque brève et superbe laissant entrevoir toute la beauté intrinsèque de ce peuple, de sa culture et de ses sauvages territoires... et donc l'étendue de sa corruption, d'un immense gâchis, 60 années plus tard.
Un roman physiquement épuisant ; intellectuellement reposant mais nerveusement et émotionnellement presque insoutenable.


L'hommage du Monde: le road-trip en blog et en photos

Le trajet américain, commentaires et extraits à l'appui

lundi 29 septembre 2008

Shhh! - Flying Lotus / White Label
















Encore une friandise tombée du ciel, cet EP de Flying Lotus, mon nouveau maître à penser... dire que ce mec est plus jeune que moi et qu'il a déjà tout compris à la musique de demain... c'est à la fois déprimant et salvateur.
Si l'on a parcouru Los Angeles pendant des heures, tous feux éteints, les synapses en éveil et le sourire béat, il va falloir ici prendre sur soi et aborder « Shhh! » pour ce qu'il est: une sympathique brochette de remixes, un joli bonus (limité à 500 exemplaires!), une escale en pleine nuit capable de nous offrir quelques instants de grâce.
Car « Shhh! » est très fun et plutôt ludique: les deux premières pistes, d'un style vraiment froid et urbain, la tête plus proche du bitume que des étoiles, reprennent « Stunts » de Mr Oizo, et « Lightworks » de J Dilla. LE morceau d'anthologie de cette galette ouvre la voie: il s'agit donc du mutant « $tunt$ ». Il suffit d'entendre une seule fois ce rouleau compresseur pour céder immédiatement à un headbanging absolument incontrôlable. Jouissif. La pauvre voix angélique du début de « LTWXRMX », quant à elle, est rapidement ensevelie sous le vinyle crissant et un rap affûté sorti tout droit des bas-fonds.
« R2D2 » est un petit bidule électro-geek sympa qui donne le mic au droïde de Star Wars, ponctuant de ses bleeps joyeux un remix cool et nonchalant du soldat RJD2, mort au champ d'honneur. Suivra Lord Quas, issu du « Shadows of Tomorrow » de Madvillain. Rien de transcendant, même si la dernière partie du remix relève davantage le niveau. On perçoit toujours aussi bien les volutes de fumée bleue au milieu des poussières d'étoiles, en tout cas.
Passons sur « Shhh! », instrumental de la piste précédente, pour parler de « Promiscuous », remix sur le pied de guerre sentant l'urgence et la tension, tranchant plutôt avec le reste du disque. Les habituelles boucles hypnotiques fascinent toujours autant, mais prennent une teinte plus inquiétante, moins psyché que ce à quoi nous avait habitué Steve Ellison. « Promiscuous » transforme le duo de la belle Nelly Furtado et du gros pataud Timbaland en friche apocalyptique qui m'a un peu rappelé le « Holocaust » de Blue Sky Black Death.
Même si ce « Shhh! » n'est pas essentiel, il est toujours bon de se repaître du mojo de Flying Lotus, surtout lorsqu'on a l'occasion de le voir retravailler un matériau déjà existant. Ce type tient quelque chose, et il nous en donne un peu ici. Abreuvons-nous de sa créativité, profitons de ce sang neuf... en espérant que la source ne tarisse pas de sitôt.

Myspace de Flying Lotus

mercredi 24 septembre 2008

The Killer Robots EP / Obey records
















Qui n’a jamais rêvé d’accueillir chez soi une bande d’activistes en descente de LSD, puant l'essence, bruyants et sales ? N’attendez plus, The Killer Robots est un de ces adorables groupuscules obscurs qui animera vos surboums ambiance « Fear and Loathing », en faisant parler les poudres pour vous laisser ensuite entre extase et trouille bleue, désorientés, errant dans les rues, les oreilles encore emplies de ce souffle hallucinatoire.
Loin des troupes régulières qui écrasent toutes ces conneries abstraites sans queue ni tête que l’on adore, ils se partagent en clandé le travail de sape sur cette petite bombe d’EP : d’un côté, l’abstract hip-hop poisseux de The Gaslamp Killer, qui se mâtine toujours volontiers de mélodies orientales insondables, profondément opiumisées, vrillées comme les neurones d’Abdul Al-Hazred. Une bonne couche de rock venimeux tout aussi psyché par dessus ça, et on obtient une jolie substance brunâtre entre le C4 et le pavot.
A ses côtés, Free The Robots, un believer qui rêve de voir vos villes écrasées par des robots géants, vos immeubles carbonisés par des soucoupes volantes. Si The GK est l’artificier, Free The Robots est l’électricien de la bande. Son « Clocks and Daggers » ouvre le feu, se posant en une introduction allumée digne de Mars Attacks, tandis que « The Bearded Lady Theme » nous catapulte en pleine BO de cartoon surexcité et bordélique jouée par un groupe de be-bop.
Revendiqué par l’intermédiaire de Shepard Fairey aka Obey, hôte des terroristes sus-cités et auteur d’une très belle propagande graphique, The Killer Robots EP est un beau cocktail Molotov au pétrole brut à balancer sur les façades du conformisme musical, un beau pavé noir en forme de disque pour fracasser les vitrines des colleurs d’étiquettes.

Myspace de Gaslamp Killer
Myspace de Free The Robots

mercredi 17 septembre 2008

There Will Be Blood de Paul Thomas Anderson
























« J’ai terminé ! »: coup de tonnerre au milieu d’un plan final kubrickien en diable. Ces paroles sortent de la bouche de Daniel Plainview (Daniel Day Lewis), respectable prospecteur en pétrole. Mais c’est aussi Paul Thomas Anderson qui parle à travers lui. La fresque est bouclée, et il peut être fier du résultat. Le génie et la beauté de ce film, mécanique majestueuse et bien huilée comme un derrick, ne sont pas dûs au hasard. En confiant la clé de voûte du métrage à Daniel Day Lewis (le géant Atlas qui porte Gangs of New York sur ses épaules), le résultat était en partie assuré. N’enlevons rien cependant au mérite des autres protagonistes de There Will Be Blood. Orchestré de main de maître, passionnant de bout en bout, mené par d’ excellents acteurs, il a tout du grand film populaire. Mais il ne peut être rangé dans cette catégorie: trop de noirceur, trop de folie et de rage jetés à la face d’un spectateur à qui on n'offre véritablement ni spectacle, ni réflexion intense. Non, on se contente de lui balancer en pleine tête, et de toutes ses forces, une histoire. Une histoire simple en fait, mais d’une réalité puissante, ressemblant à une chute, dont la dramatique inéluctabilité est déjà contenue dans le titre.


Daniel Plainview est chercheur d’or, jusqu’à ce qu’il découvre par hasard un gisement de pétrole à quelques mètres de profondeur. Débute alors pour lui une carrière de prospecteur. Aux côtés du fils, H.W Plainview (Dillon Freasier), il arpente les Etats pétrolifères pour acheter des terrains à bas prix, et en faire de juteux investissements. Il va croiser le chemin d’Eli Sunday (Paul Dano, déjà génial dans Little Miss Sunshine), charismatique prédicateur de Little Boston, où se trouve un gisement exceptionnel.


Commence alors une confrontation entre deux hommes de pouvoir et de manipulation. L’un est un illuminé, l’autre un homme d’affaires sans merci. Deux personnages qui semblent ambivalents : Plainview déteste la religion, Sunday ne semble intéressé que par son église et se méfie du monde des affaires. Mais pétrole et religion auront pour point commun de devenir les deux ingrédients explosifs qui feront éclater peu à peu toutes ces valeurs humaines ayant cours dont les endroits ordinaires du reste du monde. Car nous sommes en Californie, au cœur d’étendues sauvages arpentées par des hommes qui ont dû devenir aussi sauvages qu'elles pour les dompter. Une partie de l‘histoire de l’Amérique, et toute sa substance peut être, sont concentrées dans ces 2h30 de drame humain, comme une leçon d’histoire à l’adresse des générations présentes. Parce que l’esprit pionnier américain a conditionné une culture de la conquête, de la force, du pouvoir. Parce que pétrole et religion sont aujourd’hui encore, et plus que jamais, les deux fers de lance d’une civilisation de conquérants et d’hommes rudes qui ont fini par perdre leur âme à force de rechercher le contrôle. Jusqu’à ce que le sang coule, inévitablement. La tension monte peu à peu, et la sérénité du début laisse peu à peu place à l’hystérie et à la violence. Pas une violence éclatante, une violence larvée qui ne se manifestera que par des fulgurances aussi puissantes que brèves.


Paul Thomas Anderson signe une mise en scène vraiment magistrale, ménageant un cadre idéal à son récit, où l’on a sans cesse le souffle court; malgré tout, le film semble prendre tout son temps. On est accroché dès les premières images, alors que les premières paroles interviennent de longues minutes après le début du film. L’Ouest est admirablement filmé, comme dans No Country for Old Men des frères Coen. On ne peut raisonnablement pas faire un film dans ces régions si on ne sait pas les sublimer, capter l’atmosphère qu’elles instaurent, voire en faire un personnage à part entière. Les personnages, c’est souvent ce qui fait une bonne histoire. Et ici, ils sont tous excellents. Si l’incroyable performance de Daniel Day Lewis est incontestable, celle de Paul Dano est tout aussi bluffante, de même que le jeu quasi-muet du jeune Dillon Freasier.


Voici donc un film 100% américain, un film de l’Ouest, un film de violence physique, psychologique, de beauté sauvage (les scènes d’extraction notamment, grandioses et pleines de tension), de corruption, de cynisme (souvent réjouissant d’ailleurs, constituant souvent le pivot d’un certain humour). Mais point de jugement dans There Will Be Blood. Juste une histoire d’hommes ; c’est d’ailleurs un film très masculin, des acteurs au traitement des thèmes abordés, jusque dans la réalisation. Morale et rédemption sont bien présentes en arrière-plan, mais elles ont bien du mal à déployer leurs ailes majestueuses, engluées qu’elles sont par l’or noir. Nous-mêmes avons bien du mal à juger Daniel Plainview et Eli Sunday, tant le doute plane sur leur nature véritable. Une seule chose est sûre : sur ces terres, les hommes comme les dieux sont bien peu de choses.


mercredi 6 août 2008

Madvillain - Madvillainy / Stones Throw
















Comment aborder son album fétiche? C'est déjà pas évident de poser des mots sur la musique qu'on aime... c'est une vraie introspection, mais on en ressort pas forcément des choses très claires pour le quidam qui a la gentillesse de se risquer à nous lire. On se fait même vertement critiquer parfois... sale épopée...

Pas possible de faire les choses à moitié, en tout cas. Quand chaque son, chaque mot vous retourne le bide, fait tourner votre cerveau à plein régime en une extatique dégustation que l'on peut renouveler des centaines de fois sans s'en lasser, est-ce qu'il est humainement possible de résumer, de synthétiser? Plus qu'une difficulté, c'est presque un sacrilège. Comme si on voulait « résumer » en trois mots la personne que l'on aime.

La chose aimée se nomme Madvillainy, sortie en mars 2004, unique rejeton du projet Madvillain, collaboration entre deux génies d'un hip hop mental, abstrait, barré, éclectique et complexe, entre culture nerd et ghetto. Le premier est un MC perdu dans ses comic-books, au flow unique dans toute la galaxie, Daniel Dumile aka MF Doom (son pseudo et son masque font référence au Dr Doom des Fantastic Four). L'autre est un beatmaker à moitié autiste, hyperactif et surdoué: Otis Jackson Jr, aka Madlib (le « cadavre exquis »).

Le premier disque de hip hop que j'ai réellement écouté, ce n'est pas rien. Un portail vers de nombreuses autres sonorités, le moteur d'une ouverture culturelle qui a largement dépassé au fil du temps le domaine musical. Une pièce du puzzle. Pourquoi il m'a parlé, ce disque, découvert presque par hasard, tandis que je commençais à peine à défricher les sites hip hop du Net? 'Sais pas. J'ai découvert en tout cas que hip hop ne rimait pas toujours avec gangsta. Qu'il existait des artistes à la culture plus proche de la mienne, celle des jeux vidéos, des films de SF, tirant vers un certain radicalisme expérimental.

Bon... en tout cas, ce qui est sûr, c'est qu'au bout de quelques minutes, je me suis dit: « Ouah! C'est quoi ça? ». Et plus j'écoutais, plus j'accrochais. A chaque écoute, ce truc me faisait plus planer que n'importe quelle drogue. Brusque revirement alors? Pas tellement; la scène française et quelques membres du Wu Tang s'étaient déjà chargés de mon initiation. Cheminement logique après avoir écouté du rock, du metal, du punk, de la techno hardcore, de la drum'n'bass? On dirait pas, à vue d'oreille, hein? Pourtant, les passerelles sont bien là quand on sait les voir. Et telle fut la grande leçon: faire valser les étiquettes. Et ça s'applique à bien des choses de notre petite vie, pas vrai? Car si la musique adoucit les moeurs, elle ouvre surtout l'esprit.


Devant un tel monument, il n'y avait donc qu'une seule chose à faire: le démonter brique par brique, le disséquer sous toutes les coutures. S'atteler aussi à un exercice qu'il me tenait à coeur d'aborder depuis quelques temps: accorder une petite chronique à chaque morceau, plutôt qu'une chronique pour tout l'album.

Voici une belle histoire d'amour.


Il était une fois...



The Illest Villains


La chute de l'autre côté du miroir. On bascule au ralenti dans un monde dingo et déglingué, sur un instru cosmique semblant s'étirer, formant une nappe de mercure invisible. Au fur et à mesure de la descente, on perçoit divers sons non identifiés, comme si l'on heurtait des objets inconnus, des voix comme crachées par un antique gramophone, s'exclamant, criant, semblent nous interpeller confusément d'un quelconque danger.

Ces enregistrements mystérieux confèrent à cette introduction une atmosphère décalée et irréelle, comme une annonce sur le quai d'une gare flottant en pleine 4ème dimension. Intrigante et envoûtante, une belle intro, parsemée de samples en noir et blanc, calibrée pour un album extra-terrestre. A quoi s'attendre après un tel collage surréaliste? Impossible dès lors de ne pas écouter d'une traite ce Madvillainy: à la fin, tout deviendra clair, à coup sûr...


Accordion


Qui a dit que l'accordéon était l'apanage de la grande Yvette Horner? Madvillain ose défier la reine avec un instrumental super-accrocheur, lancinant, dégoulinant à nos oreilles juste après notre atterissage: on se sent comme devant le serpent Kaa. Il faut se raccrocher au beat comme à une balise! Heureusement, on trouve vite une planche de salut, un guide, en la personne du Dr Doom; voici donc le lapin blanc! Réjouissant de voyager en musique avec cet auguste chirurgien, au timbre profond. Et quel flow millimétré! Je lui confierais le quadruple pontage de mon grand-père sans hésitation. A condition que scalpel et bistouri soient guidés par sa voix de charmeur de serpents, bien entendu. Mais ça ne fait aucun doute: après tout, il a bien réussi à m'arracher (partiellement) au regard spiralesque de cette boîte à soufflet en peau de reptile qui se balance toujours en face de moi...


Meat Grinder


On se prend alors sur la figure trompette, piano et batterie en une mélodie échevelée. Et encore ces voix perdues qui résonnent, comme dans « The Illest Villains »! Mieux vaut s'éloigner de quelques mètres pour éviter les résidus de réalité qui pourraient encore tomber. Doom nous prend vite par l 'épaule pour nous en détourner, et nous souffle dans la figure une bouffée de fumée exhilarante... il se prend pour la chenille bleue ou quoi? Toujours est-il qu'il vous semble entendre comme un serpent à sonnettes qui ferait vibrer une contrebasse... on est pas débarrassé de notre hypnotiseur, apparemment... il va nous suivre un bon bout de temps. S'y ajoutent les bruits divers et variés, décomposés et superposés, de cette forêt sans nom qui nous entoure; sans doute le chant des corneilles électro-mécaniques qui la peuplent. Notre massif guide discoure toujours sur des délires cyber-urbains complètement irréels... euh, on dirait qu'il parle de cheddar et de Jesus. On comprend pas tout, c'est assez non-sensique, mais ça fonctionne assurément dans cet environnement musical si fou, si riche et si étrange qu'on ne parvient pas à y démêler grand chose... pas grave, Metal Face se faufile si aisément parmi ce labyrinthe instrumental qu'il ne vaut mieux pas lui lâcher la pogne. Follow the leader...



Bistro


Comme s'il avait saisi notre confusion béate et notre attitude stupéfiante, Doom nous emmène faire un saut dans un accueillant bistrot, d'où s'échappe des notes de musique apaisantes, ainsi que la voix de ce qui doit être une très belle femme. Zen... mais on est vite sorti de sa torpeur par des paroles insistantes qui nous secouent comme la main du patron sur l'épaule d'un ivrogne à la fermeture... et par une sonnerie de téléphone aussi. Purée, ça sent la gueule de bois, mais apparemment on s'était juste assoupi quelques secondes. Notre guide ne semble pas en tenir rigueur et poursuit sa causette impitoyable, tandis que la divine voix féminine et la torpeur jazzy de l'endroit continuent à nous bercer...



Raid (featuring Medaphoar)


C'est alors que Doom s'avance sur la scène au fond de la salle, et après ces quelques secondes de calme qui viennent de nous être accordées, il assène sans merci son flow puissant (sans doute revigoré par un petit verre d'absinthe qu'il a dû s'envoyer derrière la cravate). L'orchestre tente de suivre, nous convie à balancer la tête sur un jazz des plus ravigotant, tandis qu'un jeunot s'avance et prend lui aussi la parole: un dénommé Medaphoar, qui joue les maîtres de cérémonie bis d'une voix nasillarde. Boeuf sympa pour un morceau qui ne l'est pas moins. C'est pas tout ça, il est temps de finir son verre et de remonter à la surface, plus hostile mais tout aussi enfumée...


America's Most Blunted (featuring Lord Quas)


C'est même un véritable champ d'herbe dans lequel nous nous enfonçons! De la brume ambiante s'élève encore ces voix si bizarres, qu'on croirait sorties d'une vieille radio: la première semble résonner comme une invitation, tandis que des toux et des glous-glous indéfinissables nous accueillent. Ca gaze sec par ici... MF Doom avoue alors passionnément son amour pour la substance magique qui envahit la zone. On entend tout au long de la traversée quelques accords, probablement joués par ce qui sert de Jimmy Hendrix local. On progresse, dans un nuage de fumée, se balançant nonchalamment sur ce beat, cette boucle toujours présente, qui rythme chacun de nos pas, encore, encore, encore... cette douce sensation d'hypnose dans laquelle on se glisse comme du coton, et, et... mais, je suis défoncé ou quoi? Bah on dirait bien, car voilà qu'un petit bonhomme jaune bondit à nos côtés et commence à converser. Son flow héliumisé ajoute encore à l'atmosphère hallucinante du lieu. Je suis présenté à Lord Quas, rien moins que le maître de cette vallée (et surtout de tout ce qui y pousse).

Ecartant les derniers plants géants pour continuer notre route, on a juste le temps d'écouter les infos vomies par la vieille radio qui traîne quelque part: la marijuana multiplierait la créativité par 8 à 12 fois...


Sick Fit


Hip hop won't stop... Sick Fit nous le fait comprendre, en nous scotchant pendant 1 minute 30 d'instrumental où la vibe exceptionnelle dégagée par Madvillain et le funk mutant qui s'insinue en nous comme un venin n'est interrompu que par le trompettant:


Rainbows


Doom s'y fait plus nonchalant que jamais, se glissant entre les notes de cuivre et une batterie discrète, fricotant au passage avec une pépée qui passait par là.


Curls


Les ambiances et les sons ne cessent de se superposer. On en est presque perdu, où est-ce l'effet du produit inhalé pendant la traversée de America's Most Blunted? En tout cas, qu'est ce que c'est bon! On avance porté par la boucle qui se déroule sous nos pieds, émaillée de sonorités exotiques, caribéennes, rafraîchissantes. Mais on est bien loin des cocotiers, sauf si vous en avez déjà vu pousser au milieu d'un ghetto, défonçant le béton et bousculant les pylônes électriques. Doom se fait plus incisif, l'esprit sans doute un peu éclairci. Le vent qui souffle à nos oreilles sait rester funky, tout en gardant sa verve hip hop.



Do Not Fire!


Une minute suffit à traverser cette arène: sur une musique rappelant des productions kung fu made in HK ou Thaï, on perçoit les exclamations de combattants virtuels. Tous des héros connus de la génération vidéo-ludique des 90's. A peine le temps de les saluer et de croiser quelques autochtones aux voix étouffées, qui nous sont désormais familiers, que l'on passe à un plus gros morceau:


Money Folder


Un segment percutant à souhait après avoir croisé des adeptes du street fighting, voilà qui est plutôt logique. Entame coup de poing, phrasé décidément tranchant, Metal Face pète la forme plus que jamais. Difficile de le suivre. Instru dépouillé constitué d'une petite batterie et d'un synthé vintage. Simple mais efficace, belle démo de rap sans chichis par le senseï Doom. Petit sample où se côtoient cartoon et comics pour nous préparer au délire de la prochaine piste sur laquelle nous nous engageons, celle du pays Acme, pays qui doit sa renommée aux soirées enfumées.


Shadows of Tomorrow


On ne rigole pas longtemps: un instru dévastateur nous frappe vite en pleine bouche. On est encore plus étourdi par l'intervention du petit mec jaune de tout à l'heure, qui a délaissé son titre de noblesse hors de ses terres, et se présente maintenant sous le nom de Quasimoto. Son étrange timbre de voix gonflé à l'hélium se fait ici une arme redoutable, idéale pour faire tourner la tête à tout quidam aux yeux rouges qui a le malheur de tomber sur lui en plein chill.

Il assène ses vérités surréalistes sur un son suintant l'urgence et la tension, au milieu de quelques scratchs bien sentis. Doom rentre dans la danse, vole comme le papillon, pique comme l'abeille. Quelques clochettes renforcent cette atmosphère de combat muay thai.


Operation Lifesaver (aka Mint test)


On attaque encore sur quelques notes agressives, puis la testostérone se dissipe pour laisser place à des lyrics presque chuchotés, sans pour autant perdre toute agressivité. On débarque désormais pour un bout de temps en pleine zone urbaine, sur une mélopée ambiante qui laisse augurer que la nuit qui est en train de tomber sur Madvillain City sera épaisse. Doom poursuit sa démonstration, s'affirmant sur un rythme plus lent, sans perdre de sa superbe, en devenant même menaçant, affirmant à tous qu'il est en mission en ce bas monde.


Figaro


On atteint un des sommets du voyage: le docteur ès microchirurgie Doom affiche une précision à déboulonner le plus pointu des robots-laser. Une armée de claps rythme d'ailleurs l'opération, comme pour honorer sa performance; un poussiéreux synthé égrène en rythme quelques notes mélancoliques: on opine du chef inconsciemment, happé une nouvelle fois par la tchatche du Metal Face, qui balancera tranquillement, tout au long de ces 2 minutes, une belle volée de scalpels. L'air de rien.


Hardcore Hustle (featuring Wildchild)


On entre de plein pied dans le ghetto de l'Enfant Sauvage de la ville, jeune chien fou au flow rentre-dedans, qui toaste en levrette le funk coloré de Sly and The Family Stone, ici syncopé de toutes parts, déformé comme si aucun élément, image, son ou individu issu de la réalité extérieure ne pouvait subsister en l'état dans ce monde.


Strange Ways


Ronflant et démesuré, pachydermique comme la colonne d'Hannibal, ainsi est l'entame du boulevard Strange Days. Divas et trompettes accueillent l'entrée d'un MF Doom triomphant, au coeur de ce véritable hymne hip hop. Une mélodie douce et envoûtante surgit en un rapide interlude, comme un bouquet jeté au devant de milles régiments de blindés en plein Blitzkrieg. Ecrasée en un instant, elle réapparaît pourtant quelques secondes plus tard, sonnant la fin des hostilités. C'est alors à une de ces voix d'âme perdue, surgie du fond des archives radiophoniques américaines, de clore le morceau...


Fancy Clown (featuring Viktor Vaughn)


On se réfugie quelques instants dans une de ces caves d'immeuble, dont l'ambiance n'est pas sans rappeler le bistrot de tout à l'heure, en moins chaleureux. Au-dessus de nous, on perçoit les bruits qui témoignent de la vie d'une population hétéroclite qui semble peupler l'endroit. On entend les radios de voitures de police qui passent dans la rue. Nous sommes ici pour écouter la complainte de Viktor Vaughn, sombre hère qui ressemble comme un frère à notre bon vieux Doom. Bière et joint décrépi à la main, il nous conte la corruption, la pourriture de la ville, le côté obscur de ses condisciples. Quelques mélancoliques notes de piano accompagnent un beat froid comme le ciment.


Eye (featuring Stacy Epps)


Un peu plus loin on se rend chez Stacy, charmante sirène dont je laisse la voix m'envoûter, confortablement installé, rassuré par ce timbre suave après la rencontre pour le moins inquiétante avec Vaughn. Le temps d'une petite infusion de Magic Haze dans l'ambiance intimiste et soul de son accueillante bulle. Il est bientôt temps de redescendre dans la rue.


Supervillain Theme


On replonge en plein trip urbain, secouant encore une fois la tête sur un instru imparable qui colle à mes semelles, ralentit le temps autour de moi, me fait décrocher l'espace d'une minute. Juste le temps d'une petite introspection, de celles qui surgissent précisément lors d'une déambulation urbaine hasardeuse, un soir de pluie dans le monde réel, les yeux brouillés par l'alcool et les joints.


All Caps


Glissant béatement sur quelques notes de flûte, idéales pour me changer les idées, je suis sorti de ma torpeur par Doom, comme il sait si bien le faire: avec une grosse baffe. Cela faisait quelques temps que je ne l'avais pas entendu, celui-là. D'ailleurs il part de bon coeur dans un de ses ego-trips, transformant le morceau en pure épopée, assénant sa tirade sans me laisser respirer, me chopant par le col pour me faire comprendre qu'on écrit son nom tout en majuscules, putain.

Il déroule comme un fou, dévale ces deux minutes à tombeau ouvert, se faufilant au milieu de sonorités profondes et entêtantes, construites en cascades, semblant vouloir définitivement graver ses paroles dans le marbre, à coups de claviers protéiformes et de cuivres pesants comme des gants plombés. Il se faufile au milieu des sonorités changeantes, construites en cascades. L'atmosphère mute ensuite, se faisant orientalisante, se rapprochant de l'habillage sonore d'un début de combat dans Il Etait une Fois en Chine, pour mieux s'achever sur celui... euh... d'une poursuite en voiture dans un film genre La Mort aux Trousses.

C'est que les choses commençaient presque à devenir normales.


Great Day


Un brin de soleil semble percer, après les sombres minutes qui nous sont tombées dessus depuis notre arrivée dans cette putain de ville. Des notes accueillantes dégringolent, une musique d'ascenseur de luxe en quelque sorte, mais qui sait s'emballer au bon moment pour titiller notre échine. Doom se veut plus rassurant... toujours aussi obsédant, il m'entraîne toujours à sa suite avec ses belles paroles, et moi je tombe dans le panneau comme un bleu. Je me dis que c'est pas impossible qu'il ait bouffé le serpent hypnotiseur au début du périple.



Rhinestone Cowboy


On arrive à destination après avoir déambulé au rythme du tranquille « Great Day ». On dirait le club hip-hop du coin. Je me cale dans un coin; on applaudit le grand MF Doom à tout rompre tandis qu'il prend le mic, déclamant sa prose lunaire sans même l'appui d'un beat, se contentant de trois ou quatre lancinants accords pour étaler sa science du rap. Il enchaîne parfaitement, ce qui est devenu une habitude et ne me frappe même plus, je suis vraiment hypnotisé, faut croire. J'espère qu'il va finir par claquer des doigts pour me sortir de cet état inquiétant. D'ailleurs, tout semble s'estomper tout à coup: la musique et les vivas du public semblent s'éloigner... encore une de ces foutues voix transistoresques qui résonne dans ma tête... elle m'avertit: on va entendre parler d'un supervilain rapidement, dans les journaux. Fatiguant, ces délires non-sensiques. Lorsqu'elle finit par se replier sur quelques notes dramatiques, les applaudissements et la musique reprennent le dessus, mais plus de trace de mon lapin blanc. Je parie qu'il me fait le numéro du mec en retard.

Comment je vais me sortir de là, moi?


A l'heure où je vous parle, j'y suis toujours.





jeudi 31 juillet 2008

RAoul Sinier - Brain Kitchen / Ad Noiseam
















Producteur français prolifique et méconnu, Raoul Sinier (ex-RA) m’attire depuis plusieurs mois déjà. Suivant ses dernières sorties (6 depuis 2007, dont 3 albums !) avec intérêt, j’étais toujours fasciné par sa démarche artistique pour le moins foisonnante et complète : en plus d’une musique riche et intrigante, Sinier crée sur le même mode des vidéos, des illustrations, des textes, des magazines spécialement pour la sortie de ses disques, apportant une grande consistance à son œuvre. Un talent artistique protéiforme, mais aussi la preuve d’un engagement profond dans chacun de ses projets, engagement qu’on aimerait voir plus souvent dans l’industrie musicale.

Mêlant breakbeat, IDM et électro expérimentale, le grand Raoul triture ses machines jusqu’à obtenir d’elles des enchevêtrements sonores où l’on a souvent l’impression d’écouter le carnage provoqué par un trisomique lâché dans un magasin de musique, sans trop savoir s’il joue ou s’il fracasse les instruments en milles morceaux. Mais au milieu de ce génial vacarme œuvre l’orfèvre Sinier, chirurgien à la précision diabolique, découpant au scalpel ces milliers de sons barbares pour les ériger en immenses et puissants Frankenstein, plutôt intimidants, mais qui savent se faire attachants. Que l’on progresse au milieu de morceaux ressemblant à des jungles luxuriantes transformées en décharges pour déchets informatiques, comme parmi des environnements plus rassurants, plus accrocheurs, grâce à des mélodies et des samples qui savent faire mouche (oui, on peut siffloter du Raoul Sinier sous la douche !), le travail de composition, surtout sur les rythmiques, est en tous points impressionnant.

Les titres plus accessibles se regroupent plutôt en début d’album, tandis que dans la seconde partie, on a de plus en plus l’impression de voir le disque nous échapper, se liquéfiant, se déstructurant ou ruant dans les brancards pour mieux échapper à toute assimilation. Car qu’on ne s’y trompe pas, le monde de Raoul Sinier demande une certaine dose d’acharnement pour en saisir toute la singularité. Mais ce talent pour allier de temps à autre le « tubesque » (avec pas mal de guillemets) et l’expérimental le plus griffu est admirable, et laisse augurer du meilleur.

A l’image d’un train fantôme aux innombrables et immenses pièces aux décors foisonnants, Brain Kitchen dissèque notre cerveau à un rythme effréné. En ressort parfois une cuisine presque subtile, bien que toujours très saignante (avec un arrière-goût de rouille), d’autres fois des amas bouillonnants de chairs et de métal, le tout agrémenté d’une bonne rasade de cyberpunk et de quelques bandes de films d’horreurs. Mais si on a les tripes et l’estomac bien accroché, on finit par rester hypnotisés par le savoir-faire de ce chef atypique.

Myspace de RAoul Sinier

Brain Kitchen Magazine

Des clips qu'ils sont beautiful